Défraiement de la chronique tout à fait disproportionné d'ailleurs. Après tout, ce n'est que du football, et ce n'est guère raisonnable que les journalistes et les politiques (jusqu'aux plus hautes instances de l'état en Irlande et en France) noircissent des pages, s'indignent, et se croient obligés d'affirmer leur avis, alors qu'il y a de nombreux sujets plus importants. D'autant plus que cela ramène les avis non éclairés de toute une foule qui ne s'intéresse pas au football en temps normal. Ainsi va le monde médiatique : on ne fait plus que commenter des commentaires. Puis, une affaire chasse l'autre. La main de Thierry Henri sera vite oubliée.
Sauf par les vrais amateurs de football, qui lui feront une place dans le panthéon Historique du ballon rond aux côtés de "la main de Dieu de Maradona", de "la sortie violente de Schumacher sur Battiston", du "coup de boule de Zidane sur Materrazzi",.... selon leurs sensibilités personnelles. Sensibilités personnelles, qui sont pour le coup bien conditionné par les points de vue nationaux.
Concernant la morale de l'histoire, je renvoie dos à dos ceux qui se contentent des discours simplistes : soit "ce qu'a fait Thierry Henri est une honte, il mérite d'être puni sévèrement, la place de la France à la Coupe du Monde doit être remise en cause", soit "les mains, et les fautes, y en a plein dans les matches de football, ça fait partie du football, alors la seule chose qui compte, c'est qu'on soit qualifiés". Je pense qu'il faut avoir un discours mesuré. Primo, il est vrai qu'il y a de nombreuses fautes durant un match de foot : alors, à priori, du point de vue de l'acte même, les petites semelles de Diarra sur ses adversaires, les contrôles du bras de Robbie Keane, les bousculades dans la surface entre Sébastien Squillaci, et l'Irlandais roux dont le nom m'a échappé, sont tout autant de mauvais actes et des triches que la main - qu'on considérera comme un réflexe, certes pas prémédité, mais volontaire - de Thierry Henry. Il faut savoir séparer l'acte de sa conséquence pour juger. La main de Thierry Henry n'est pas plus grave qu'une faute de main en début d'un match de championnat, parce qu'elle qualifie la France et élimine l'Irlande de la Coupe du Monde (qualification qui sans ce réflexe de la main, se serait de toute façon peut être joué au tirs aux buts). Après, il ne faut pas dire pour autant que tous les moyens sont bons.
Et, si on se place du point de vue des sentiments, qui traitent donc à la fois les conséquences et la manière, là, il faut bien re connaître que moi, comme beaucoup d'autres, n'avions pas le coeur d'imiter les manifestations festives des Algériens, eux aussi qualifiés pour la Coupe du Monde quelques heures plus tôt. La qualification par la petite porte avait un goût amer. Dans ce cas, o préfère rentrer, et faire profil bas. La joie, ça sera dans sept mois, quand de l'eau aura coulé sous les bons, de nombreux matchs auront été joués, et qu'on abordera la Coupe du Monde avec les Bleus.
Avant le double contrôle de la main de Thierry Henry et sa passe du pied pour la tête égalisatrice et qualificatrice de William Gallas, il faut bien reconnaître que le match a été crispant, avec des Français très tendus, et des Irlandais superbement dominateurs au moins en première mi-temps (leur domination fut récompensée par un beau but, mais ils gâchèrent aussi beaucoup d'occasions). A la mi-temps, j'espérais un réveil des Français, qui ne pouvaient pas faire une aussi abominable mi-temps, mais le scénario d'une non-participation de la France à la Coupe du Monde (après une campagne d'éliminatoires difficile, mais pas si catastrophique que ça) était de plus en plus crédible. Pendant le tunnel de pub, le bar passait une anthologie de Serge Gainsbourg. Et, je me disais : "même si on est privé de Coupe de Monde, on ne nous enlèvera pas ça : Serge Gainsbourg et autres héraults de la chanson française" (on se rassure comme on peut).
Et, justement, en parlant de culture française, je suis étonné, qu'au milieu des multiples jeux de mots et avis moralistes qu'ont occasionné "la main de Thierry Henry" , on n'ait pas convoqué - à ma connaissance - "Les Mains Sales" de Jean-Paul Sartre. Si , autant que je m'en souvienne, cette pièce de théâtre traite de thèmes autrement plus grave que le football : le meurtre, la politique, la guerre, l'un des thèmes centraux c'est la notion de responsabilité. Qui est le plus coupable : celui qui fait le geste ou celui qui en profite lâchement ? Dans le cas de ce match de France-Irlande, on jette la pierre à Thierry Henry : c'est certes le responsable numéro un de la main et surtout de la non-dénonciation de celle-ci. Mais, celle-ci a profité à toute l'équipe, personne ne l'a dénoncé : et chaque membre de l'équipe doit vivre avec cette part de responsabilité (ou au moins d'interrogation sur les conditions de cette qualification) au fond de lui. Bien sûr, l'Histoire (du foot) retiendra avant tout le nom de Thierry Henry. Peut-être fallait-t-il mieux que cela soit le capitaine (triple et probablement quadruple participant à la Coupe du Monde) qui fasse cette main. Ca rajoute une ligne à une biographie déjà bien remplie. Biographie remplie d'exploits et donc de gestes moins beaux, comme celui-là. De toute façon, ce serait ridicule de considérer un footballeur comme un héros, donc il n y a aucun problème à retenir Thierry Henry comme un personnage ambigu.
Je me disais justement avant ce match que quand on fera le bilan à la fin de sa carrière, Thierry Henry restera quand même comme un grand joueur de l'Histoire du football : peut être pas l'égal d'un Pelé, d'un Beckenbauer, d'un Cruyff, d'un Maradona ou d'un Ronaldo, mais il y a quand même beaucoup à dire. Le palmarès est éloquent : Coupe du Monde, Euro, Ligue des Champions avec le Barça. Joueur clé d'Arsenal, et par l joueur majeur du championnat d'Angleterre durant cette décennie. Un joueur - certes pas le plus important, mais une pièce non négligeable - d'une des équipes les plus impressionnantes de la décennie, le Bayern de Munich. L'un des meilleurs buteurs de l'histoire de la Ligue des Champions (tout du moins dans son format actuel). Presque recordman des sélections avec les Bleus, et surtout meilleur buteur de l'histoire de l'équipe de France. A ce titre, même si il est loin de Ronaldo, Gerd Müller, Just Fontaine, et même Miroslav Klose, je crois que Thoerry Henry fait partie du top 10 des buteurs en coupe du Monde : deux longs parcours en Coupe du Monde lui ont permis d'inscrire deux fois tris buts, et de se placer derrière plusieurs joueurs du Brésil et de l'Allemagne (les deux plus grands pays de foot, si on en croit l'histoire de la Coupe du Monde) et Just Fontaine. Thierry Henry est d'ailleurs, je crois, un grand passionné de son sport et de son histoire. Je pense que même si visiblement il a eu un peu de mal à prendre du recul, il saura accepter la place que pourra avoir cette main décisive dans son histoire personnelle et dans l'histoire des Bleus : un mauvais geste qui entre dans la légende, pas forcément morale, mais légendaire certainement, du foot.
N'oublions jamais que ce n'est que du foot, quelque chose qui a été inventé pour le loisir des joueurs (en amateur) et des spectateurs (en professionnel), et qui n'a pas essence à être sérieux et grave. Après, comme dans tout jeu, il y a une règle : et le fait est que Thierry Henry a triché. Mais, le but est valide, au sens où il a été accordé par l'arbitre, qu'on aurait tort d'accabler. Il me semble que la règle au foot dit que "seul peut être sanctionné ce qui a été vu ou entendu par les arbitres". La question des sanctions à posteriori à partir des images que voient tout le monde est une autre question.
Bref, le foot c'est avant tout de l'émotion, c'est subjectif.