Cette année, j’ai découvert l’émission de M6 « Pékin Express », sous-titrée « la Route des Incas », puisque le parcours des candidats les faisait traverser l’Amérique Latine.
Le principe de ce jeu de télé-réalité, c’est d’opposer des binômes de candidats d’origines diverses, qui doivent parcourir le plus vite possible la distance entre deux villes-étapes dans un pays étranger, en se débrouillant avec un euro par jour.
En pratique, cette condition d’ « un euro par jour » est plus symbolique que fondamentale, puisque le jeu est très codifié, et les candidats ne peuvent ni payer leurs déplacements, ni acheter à manger hors certaines fenêtres de la journée. La base du jeu, c’est surtout la chasse à l’auto-stop, hors quelques passages où la course redevient pédestre.
En effet, les candidats doivent faire appel à la générosité des locaux pour leurs déplacements et aussi leurs hébergements. En général, ils finissent toujours par rencontrer des gens serviables, ce qui donne lieu à une litanie d’interviews des candidats louant la générosité de ces Brésiliens, Boliviens, Péruviens malgré leur niveau de vie en général moins élevés qu’eux, Européens. Cela dit, l’esprit de compétition, qui exige de trouver le plus vite possible un véhicule le plus rapide possible, sur la plus grande distance possible, tend parfois l’ambiance, avec des candidats auto-stoppeurs qui peuvent flirter avec la magouille ou les limite de l’agressivité. Parfois, ils utilisent comme argument « e per la telha francesa » Et effectivement, les automobilistes qu’ils accostent ne peuvent ignorer que cela se passe dans le cadre d’une émission de télévision. Puisque, bien qu’on ne les voit pas – et pour cause - , un cameraman suit chaque binôme. Ceci doit d’ailleurs compliquer la quête de véhicule, puisque ce ne sont pas deux places qu’il faut, mais trois places.
Rien que sur ce détail, on voit toutes les limites de la réalité de l’histoire qu’on nous montre. Les candidats, inévitablement, vivent et voyagent avec l’équipe de tournage. Des liens peuvent se créer, et d’une manière générale, observation comme souvent signifie perturbation.
Une polémique a éclaté suite aux révélations d’un cameraman Philippe Bartherotte, comme quoi il avait à la demande des patrons de la production, payé des véhicules pour des candidats. La production avait contre-attaqué, en démentant ses propos, et en les mettant sur le compte de son aigreur. Vivant une idylle avec une interprète locale, il n’aurait pas apprécié qu’on se passe des services de celle-ci, aurait quitté l’équipe de tournage pour rester avec elle, et aimerait maintenant être payé à la hauteur de ce qui était prévu dans son contrat. Cette version de la production contient sans doute du vrai, et prouve que les histoires d’amour, les tensions et les alliances ne sont pas seulement exacerbées chez les candidats, mais dans l’ensemble du milieu assez clos que représente la caravane de l’équipe de production. Cela dit, il n y a pas que de la mauvaise foi, mais aussi de la vérité dans les propos de Bartherotte : la manière dont les candidats obtiennent des véhicules sont souvent obscures. Il est probable que parfois, des locaux se voient proposer une petite somme par la production pour compenser le dérangement causé par la conduite de candidats un peu plus loin que prévu. Peut-être que l’irruption de ces 4X4 sur les routes désertes de l’Altiplano Bolivien ne doivent rien au hasard. Pour défendre son impartialité, la production avait fait appel à Pauline et Aurélie, les jumelles lilloises, finalistes de l’émission. Les candidates juraient ne jamais avoir remarqué un quelconque coup de pouce de la production lors de leur dur périple. Elles peuvent très bien dire vrai, mais ce n’est pas parce qu’elles n’ont rien remarqué de tangible, qu’il ne s’est pas passé des choses en coulisses. J’ai lu quelque part qu’on aurait payé par exemple un véhicule pour Morta et Loulou, le gendre et son beau-père retraité de la gendarmerie, à la sortie du Pantanal (zone marécageuse à l’ouest du Brésil). Or, sur cette étape, cela n’a pas vraiment eu d’incidence sur le résultat, puisque arrivé dernier, le binôme fut éliminé. Les deux hommes avaient souvent de la peine à faire de l’auto-stop par rapport aux autres candidats, et ils furent justement de loin les derniers à trouver une voiture lors de cette étape, donc si aide de la production il y a eu, celle-ci n’a servi qu’à éviter de les faire sécher (ou mouiller car il pleuvait) sur le bord de la route jusqu’à la fin de l’étape.
De toute façon, l’émission, c’est avant tout du montage, en particulier pour les arrivées, où on nous montre une alternance de séquence d’arrivée des différents binômes, sans que cela révèle vraiment leur ordre d’arrivée, dont la primeur est laissée à la séquence finale de l’épisode, où l’animateur Stéphane Rothenberg annonce le classement de l’étape. Or si les arrivées sont aussi serrées que la voix off le dise, ce serait étonnant que certains candidats ne se voient pas lors du finish jusqu’au drapeau marquant le terme de l’étape. Selon moi, il n’est pas impossible que ce qu’on voit des arrivées, ce soit des séquences retournées pour le besoin du montage, dans le cas où il serait impossible de cadrer sur un binôme sans voir celui qui les talonne.
La rédactrice en chef, Cendrine Gentil, si elle a nié les allégations de l’ancien cameraman, n’en a pas moins reconnu que l’émission obéissait à un storyboard, ce qui imposait de monter certaines séquences pour que l’histoire racontée corresponde à la cohérence attendue, avec le rythme de rebondissemens désiré. Pour leur montage, pas forcément chronologique, d’une étape de trois jours en deux heures, M6 dispose des séquences filmés par le cameraman attribué à chaque binôme lors de la course ou de la recherche de logement, de quelques reportages et interventions de Stéphane Rothenberg pour découvrir les localités traversées, des images des épreuves d’immunité et du classement final, et des interviews des candidats, qui peuvent tout aussi bien être filmées en cours d’étape, qu’après.
Oui, l’histoire des candidats est forcément romancée. Ceci ne veut pas forcément dire que le jeu soit totalement faussé vis-à-vis de ses règles : porte-à-porte pour le logement chez l’habitant les soirs, auto-stop sans proposer d’argent, et achat de nourriture seulement autorisés pendant la journée, avant que ne retentisse la balise (en général vers 17h00), qualification en cours d’étape pour les deux ou trois premiers binômes à une épreuve d’immunité, gain d’un dossard rouge à l’issue de ce petit concours (dont le thème est lié à l’endroit où il se déroule, que cela soit le centre des transports urbains de Brasilia ou les mines de la Bolivie croyante) symbolisant la protection de l’élimination quel que soit le classement à l’issue de l’étape. Souvent, aussi, divers objets (photos avec un lasso, diamants, offrandes à la sorcière,…) doivent être amenés pour valider l’arrivée au drapeau. Notons aussi des épisodes spéciaux, où des candidats, en arrivant en tête à un point intermédiaire, obtiennent pour les deux journées suivantes un drapeau rouge. Celui-ci, agité au passage des concurrents, permet d’arrêter leur progression pendant une demi-heure, les « geler » selon le jargon « Pekin Express ». C’est un bon artifice pour générer des tensions entre les candidats. Dans le même but, et qui m’emballe encore moins, la production propose lors d’une étape de mélanger les binômes : le « pousseur », représenté l’équipe, et essaie de rallier l’arrivée au plus vite, mais il est accompagne d’un « ralentisseur » qui doit s’arranger pour gagner du temps, et éviter que le « pousseur » qu’il accompagne n’arrive avant le « pousseur » qui représente son vrai binôme. Cela donne lieu à des scènes un peu ridicules où les ralentisseurs font des caprices, pour manger, refaire les bagages, aller aux toilettes, plutôt que monter dans une voiture, des moments de tension où le « pousseur » et le « ralentisseur » s’engueulent, pleurent, comme Pauline qui craque parce que sa sœur Aurélie n’avance pas à cause d’Harold le médecin belge, chargé de la ralentir, et mécontent d’avoir été abusé quelques instants auparavant par les filles…Bref, une épreuve nerveuse pour alimenter la soif de conflits que les producteurs croient voir chez les téléspectateurs. Au final, l’incidence sur le jeu fut limitée, puisque Yasmine la Belge arrivée dernière, le binôme qu’elle formait avec Harold a du donner sa balise à Stéphane Rothenberg à la fin de l’étape, mais celui-ci leur a rendu. Ils n’étaient donc pas éliminés, mais auraient un gage pour la prochaine étape : une poule et des œufs à transporter pendant trois jours et à ramener à Coruna au-delà du Pantanal. En effet, la production décide assez arbitrairement (même si ça semble être généralement une fois sur deux) que certaines épreuves sont éliminatoires, et d’autres non. « Mais les candidats ne le savent jamais », comme ils disent. Bref, ce jeu télévisé dépend quand même beaucoup du cadre fixé et adapté par les organisateurs, sans doute plus que des candidats.
Pour finir sur les principes du jeu (que vous connaissez déjà ou pouvez retrouver sur le net, c’est sûr), les binômes arrivés
en tête à l’issue d’une étape gagnent une amulette, à laquelle correspond une somme d’argent. Le capital accumulé au cours de toute la course ne sera acquis qu’en cas de victoire finale.
Lorsqu’un binôme possédant une ou plusieurs amulettes est éliminé, il doit choisir de la donner à un binôme restant en course. C’est ainsi que Gérard et Cédric, le père et le fils
niçois et supporters de l’OGC Nice, sont restés au contact de Jean-Pierre et Joël, le binôme qui a remporté le plus d’étapes. A côté des binômes : couple à la ville (Yasmine et Harold,
Terence et Olivia), frères-sœurs (Pauline et Aurélie, Guillaume et Carine), père-fils (Gérard et Cédric), belle-mère et belle-fille ou beau-père et gendre (Cynthia et Maïté, Morta et Loulou),
amis et collègues (Eric et Pierre, Christila et Delphine), le binôme Jean-Pierre et Joël avaient la particularité de ne pas se connaître avant l’aventure. En soi, ce n’était pas un handicap selon
moi, puisque tout dépend du caractère de chacun qu’on se connaisse ou pas. Ils ont frisé l’élimination lors d’une des premières étapes au Brésil (Diamantina et sa jolie place, si je m’en rappelle
bien), en terminant dernier, et en se voyant sanctionner pour avoir essayé de payer un chauffeur : résultat : deux fois plus d’handicaps, sous forme de quatre grosses valises en bois à
porter pour l’étape suivante. Bien sûr, dans les deux kilomètres de courses à pied par laquelle débutait celle-ci, ils n’ont pu rivaliser et se sont traînés : ils n’ont donc pas eu le droit
à la ballade en avion et à la visite de Brasilia, qu’ont obtenus les copains rugbymen Eric et Pierre en arrivant les premiers à l’aéroport (avant d’offrir à Cynthia et Maïté, originaires aussi du
Sud Ouest de les accompagner). Jean-Pierre et Joël n’ont pas pu non plus se qualifier pour l’épreuve d’immunité, où Terence et Olivia battaient d’un cheveu Eric et Pierre pour reconstituer un P E
(comme Pékin Express) en faisant manœuvrer des bus de la ville. Jean-Pierre et Joël n’ont pas non plus pu atteindre en premier le monument où se trouvait le drapeau rouge, où Yasmine et Harold
ont précédé in extremis Pauline et Aurélie. Mais, pour la suite de leur étape, le binôme associant Joël le trentenaire et Jean-Pierre qui frisait lui la soixantaine, ont réussi à dépasser leur
handicap, en trouvant les bons automobilistes pour les charger ainsi que leurs valises (et leur cameraman) et en évitant aussi les arrêts par drapeau rouge agité suite à un pacte de non agression
avec Yasmine et Harold. Ce n’étaient donc pas Jean-Pierre et Joël qui étaient éliminés à l’issue de cette étape (qui emmenait les concurrents à Rio Verde, je crois), mais les sympathiques Eric et
Pierre, qui avaient vu leur réussite jusqu’à mi-étape faire place à de la poisse lors de la fin de course.
Et, c’est par la suite que Jean-Pierre et Joël allaient gagner plusieurs étapes, à commencer par l’étape suivante, en bénéficiant à fond du gain de l’épreuve d’immunité chez les cow-boys de l’Ouest Brésilien (capture de veau et tir à la carabine sur des boîtes de métal), quand par la suite toutes les équipes sauf eux étaient mélangées. Tout cela les amena en Bolivie puis au Pérou, où ils énervèrent Gérard et Cédric par leur volonté de gagner à tout prix (je n’ai pas vu l’épisode autour de Machu Pichu où le conflit a éclaté) Je pense que si les avis étaient forcément partagés sur Jean-Pierre et Joël : certains suiveurs de l’émission les trouvant cool et compétiteurs, d’autres moquant ce vieux beau et ce coiffeur manièré, ce binôme pouvait servir de méchants pour certains résumés, ce qui est le bain d’une production de télé-réalité, où on veut que les avis se polarisent autour de candidats apprécies et d’autres détestés.
L’aventure de Jean-Pierre et Joël s’arrêta finalement aux portes de la finale à Lima, sur l’Océan Pacifique (donc la traversée du continent d’un Océan à l’autre était bien réalisée) après une traversée des dunes du désert côtier avec des buggys à carburant limité, puis à pied. Les finalistes furent Gérard et Cédric et Pauline et Aurélie, qui en récupérant les amulettes de Jean-Pierre et Joël, se retrouvèrent à égalité de gain potentiel avec leurs adversaires. Je crois que ce sont finalement le père et le fils niçois qui ont gagné « Pékin Express : la Route des Incas »
Je n’ai pas vu cette ultime étape, mais ce qui est sûr, c’est que l’émission savait ménager le suspense, et donnait envie à la fin de chaque épisode de voir le suivant dont un résumé alléchant était proposé. Le tout couplé avec de belles images et une musique entraînante, c’est bien calibré, c’est sûr.
Après, je crois qu’il faut savoir garder ses distances avec les enjeux sursurlignés par la voix off comme je l’ai montré, mais ne pas pour autant bouder son plaisir. En plus, on a le droit à de belles images et des petites informations (même si ce n’est pas France 5) sur les régions traversées, ce qui est agréable et peut être même positif pour la culture de certains. De Rio de Janeiro à Lima. Oui, j’ai aimé voir le sourire des Brésiliens, les églises pastels du Brésil, l’architecture de Brasilia, les marais du Pantanal, les magnifiques paysages montagneux de Bolivie, hauts sommets et canyons plus ou moins à sec, Uyuni la désertique, sa gare fantôme, ses collines pelées avec cactus et ses herbes sèches, et surtout la vaste étendue des salars, les couleurs du lac Titicaca, les lignes de Nazca, le contact entre les sables du désert et la bleu de l’océan Pacifique.
Je crois que depuis que je suis jeune, l’Amérique du Sud est une des régions du globe qui me fascine le plus. Bizarrement plus que l’Asie par exemple.
Asie, où se déroulaient les premières éditions du jeu de M6, que je n’ai pas vues. Ce qui explique le nom de « Pékin Express » que la chaîne n’a pas changé. Pour des raisons de publicité, j’imagine que c’était plus aisé, même si ça peut entraîner des confusions géographiques chez les plus ignares. La communication est d’ailleurs la même sur d’autres jeux de téléréalité, comme Koh Lanta , dont le nom venait du premier archipel (en Asie du Sud-Est) où l’émission a été tourné. Depuis, la localisation bouge d’une année à l’autre. Autre exemple, cette fois-ci hors télé-réalité, mais avec toujours un rôle essentiel des médias dans la tenue de l’épreuve: on sait que le Dakar, anciennement Paris-Dakar, a renoncé à faire courir ses motos, voitures et camions en Afrique à cause des menaces des groupes terroristes islamistes. En 2009, la course reprendra, mais se déroulera au Chili et en Argentine : bien que la capitale du Sénégal ne soit plus ralliée, il n y aura pas de changement de nom, je crois.
Ainsi, donc, de Lima, les candidats de Pékin Express n’ont pas rallié la capitale chinoise, et je ne vous ai pas parlé du périple, difficile aussi, d’une flamme jusqu’aux Jeux Olympiques.