Je vous avais déjà parlé de Next. On me dira : à quoi bon parler encore de cette émission débile, quand il y a tant d’autres sujets intéressants. Certes. De
nombreuses personnes, dont certains de mes proches, jugent ce programme tout juste bon pour la poubelle. C’est à croire que j’aime parfois la trash TV. Je reconnais que les ficelles sont grosses,
et sans doute en partie mises en scène. On ne lésine pas sur la caricature : la simplification permet au programme d’être immédiatement accessible au plus grand nombre, et de son canapé, on
pourra se moquer des conneries qu’on voit. Evidemment, il serait illusoire de croire que c’est par un tel processus schématique que naissent les histoires d’amour: est-ce que réellement les
jeunes (et moins jeunes) téléspectateurs sont réellement influencés dans ce sens ? Peut-être que c’est un danger.
Le concept Next
En tout cas, le « du pain et des jeux ! » est toujours d’actualité. Next a visiblement du succés, et les producteurs n’hésitent pas à lancer de nouvelles saisons ou à en produire de nouvelles déclinaisons. L’une d’entre elle était Exposed. J’aimais nettement moins que Next. Cette fois-ci, le passage à la chaîne de cinq candidats est remplacé par un entretien avec deux prétendants en même temps, mais on reste dans le superficiel. Quelques chambrages entre les deux concurrents, quelques questions peu profondes, abordant généralement les sujets sexe-amour-fidélité à la mode adolescente. Et, le gros truc d’Exposed, c’est celle ou celui qui fait sa sélection entre les deux prétendant(e)s, a un ami caché dans un camion et peut communiquer avec lui par l’intermédiaire d’un mini-micro et d’une oreillette discrets ; les paroles échangées lors des entretiens passent ensuite au crible d’un détecteur de mensonge. Je crois que je reste dubitatif quant à l’infaillibilité de ce genre d’appareil, ce qui explique sans doute en partie ma gêne vis-à-vis de ce programme. En bref, je ne suis convaincu ni par les questions, ni par les réponses, ni par leur analyse.
Si je préfère Next, c’est sans doute aussi un peu à cause du suspense (dont j’ai déjà discuté l’artificialité) peut-être plus important : et dans cette
configuration de prise de contact entre deux personnes différentes, même si souvent on reste dans le futile et le banal, on peut toujours trouver quelques surprises sympathiques.
Le concept Next, Américain, est donc arrivé sur les écrans français via Europe 2 TV. Devant le succès, la chaîne TNT (musicale à la base, mais qui risque d’évoluer vers de moins en moins de musique, un peu comme M6 chez les hertziennes), devenue Virgin 17, s’est évidemment lancé dans son adaptation française. Bienvenue (ou Welcome si on reste dans les anglicismes) à « Next made in France » !
Next made in France
Europe2TV avait fait des appels à casting au cours de l’année 2007. Et, l’été a sûrement été l’occasion de mettre en boîte les émissions qui passent en ce début d’année 2008.
Le principe est vraiment le même que dans l’émission américaine. Du point de vue décor, la Californie a laissé sa place à la France : au vu des paysages, je dirais que certains épisodes sont tournés dans le Midi, d’autres en région parisienne. Et, la grosse différence, c’est donc que les protagonistes sont français : avec des habitudes hexagonales comme celle de faire la bise plutôt qu'un hug, et donc francophones.
Puisqu’elle n’est plus nécessaire, la voix off a été abandonnée. Les paroles des joueurs ne sont plus traduites : c’est du brut de décoffrage. Et, on se rend compte que ce n’est pas l’éloquence qui caractérise les candidats. Bien sûr, les passages de l’entrevue entre le prétendant et Jo (voir billet précédent pour l'explication du choix de ce surnom) sont sélectionnés par la production. Mais, cela n’empêche pas qu’on voit beaucoup de blancs et de banalités échangées aussi bien dans les questions, parfois maladroites que les réponses, parfois laconiques ou limitées à une interjection, genre OK. Bien sûr, le plupart d’entre nous serions tout aussi mal à l’aise dans cette configuration de rencontre entre inconnus. Mais, bref, ça manque d’envolées lyriques, c’est sûr. Il en est de même pour les discussions dans le bus entre les candidats : combien vous avez eu d’histoires ? sérieuses ? C’est quoi la pire histoire ? Etc…
Visiblement, il n y eut pas tant que ça d’épisodes en boîte, et le vivier de candidats est moins important en France qu’aux Etats-Unis, aussi bien chez les hétérosexuels que chez les homosexuels. J’ai vu quand même un épisode avec des gays et un épisode avec des lesbiennes. Et, c’était moins fluide que dans le Next américain. En effet, si le profil des gars proposés au Jo gay était assez divers, les affinités n’apparurent pas et cela se termina par un dernier rendez-vous avec un très jeune, qui visiblement ne savait pas trop où il en était, s’il aimait les femelles ou les mâles. Choisi apparemment en désespoir de cause par Jo, il prit finalement l’argent). Chez les filles lesbiennes, la Jo était jolie (selon ma sensibilité héterosexuelle), mais ses prétendantes l’étaient nettement moins, et trois d’entre elles avaient le même style : cheveux à la garçonne avec une crête (on dira que ce sont les ravages de la Tektonik…)
Les activités sont peut-être un peu moins mises en valeur que dans la version américaine, où l’aspect jeu est plus assumé. Cela dit, il y eut une diversité de contextes proposés : on a pu voir une candidate devoir embrasser le Jo à la Spiderman (tête à l’envers), une fille obliger ses prétendants à faire du ski nautique, une autre de l’équitation. Le Jo gay a fait manger des couilles de mouton à ses prétendants, tandis que la Jo lesbienne a fait changer une roue à une de ses prétendantes. Assez original aussi : une candidate devant scier une bûche devant un Jo blond. Ce dernier, un kiné sportif originaire de Russie, voulait voir s’il pouvait trouver une fille débrouillarde pour faire du camping. Et, bien que ce Jo et l’une des candidates méridionales se soient visiblement bien amusés à monter une tente sur une petite île et à se baigner dans le lac l’entourant, à la fin, elle a préféré rentrer avec l’argent.
C’est assez troublant de voir que dans la quinzaine d’épisodes que j’ai vu de Next made in France, à une seule reprise seulement, Jo et son prétendant ont choisi de s’accorder mutuellement un deuxième rendez-vous. Presque toujours, Jo, le chercheur d’âme soeur, rentre seul, qu’il ait renvoyé tout le monde après avoir fait défiler les 5 prétendants, ou qu’il se soit vu refuser son deuxième rendez-vous, le cas le plus fréquent je crois: « tu es super, mais je préfère partir avec l’argent ! »
Les statistiques d’insatisfaction sont nettement moins élevées dans la version américaine. Et, on ne me fera pas dire que c'est uniquement parce que gagner un euro par minute est préférable à un dollar par minute. Je pense bien sûr qu’il y a une part de mise en scène : dans Next, qui a atteint son rythme de croisière, je suppute que le premier but d’un certain nombre de candidats, c’est plus de se faire remarquer par les producteurs (Hollywood est tout près) que de trouver quelqu’un. En France, les premiers candidats essuient forcément les plâtres de cette première saison, et ont sans doute moins nettement défini une stratégie de représentation.
Ah ! Les Français !
Cela dit, je crois qu’il y a quand même une vraie part de fond culturel qui peut expliquer le plus faible taux de Next-couples en France qu'aux Etats-Unis. Les gens de mon pays auraient peut-être plus tendance à l’insatisfaction, et à la méfiance. On le voit avec les difficultés croissantes actuellement à faire des vraies rencontres : je n’ai pas les statistiques, mais je crois qu’il y a de plus en plus de célibataires en particulier dans les grandes villes, où l’individualisme des rythmes de vie a sapé peu à peu la convivialité. On pourra me rétorquer qu’aux Etats-Unis aussi, on peut faire ce constat. C’est vrai et d'ailleurs, c'est sans doute outre Atlantique que la tendance au mode de vie urbain et célibataire (un peu à la Sex & the City) a peut-être commencé à se développer.
Il n’en reste pas moins que d’une manière générale, la mentalité anglo-saxonne est plus positive que la mentalité française. Dans Next, on voit plus de big smile chez les candidats américains que chez les candidats français. La présentation des activités et les discussions sont plus dynamiques. Bien sûr, la voix off masque sans doute un peu les creux de conversations. Mais, au-delà de toute considération de qualité de discussion, il faut bien reconnaître que les anglo-saxons sont plus bavards de premier abord que les français. Et, ça, j’ai pu le constater dans les pubs anglais, où il me semble qu’il est beaucoup plus facile de parler de tout et de n’importe quoi avec les inconnus.
Là ou les Français sont hésitants, râleurs et méfiants quant à l’avenir, les Américains donnent plus l’impression d’aller de l’avant. Je ne pense pas être le seul à le dire. D’ailleurs, on retrouve ce type de mots : Dynamisme ! Esprit positif ! pour qualifier ce dont manque les Français comparativement à d'autres dans une vieille interview de la Première Dame de France - avant qu’elle ne commence à fréquenter le Président. Cette peinture des moeurs de notre pays n’était pas très flatteuse, ce qui a attiré certaines critiques. Ce que je pense, moi, après avoir finalement tenu un discours similaire à Carla Bruni, c’est qu’il est incomplet et donc injuste dans un portrait comparatif des Français, de ne citer que leurs défauts, et qu’il faut chercher un peu les qualités.
Et, je pense qu’en moyenne – et même si l’évolution du monde en général va vers plus de superficialité – les Français sont marqués par des racines culturelles plus profondes et subtiles que les Américains. Ces derniers ont effectivement une apparence plus avenante, mais est-ce que les hésitations des Français ne cachent pas une plus grande conscience de la complexité du monde et de la vie ? Next n’est sûrement pas le meilleur programme pour s’en rendre compte, mais je crois parfois voir affleurer une vision de l’amour plus fine et contrastée (même si cela veut parfois dire plus désabusée et cynique) à travers les conversations. En revanche, on sent chez les candidats américains l'influence de deux grands modèles : d’un côté, celui de la pruderie puritaine (la question de la virginité revient souvent sur le tapis), et de l’autre côté, celui de l'imagerie clippesque de la bimbo sexy et du gogo dancer. Ce sont deux conceptions superficielles de la vie. Je respecte beaucoup la religion, et je sais que la théologie est une approche profonde des questions métaphysiques. Mais, j’ai bien peur que le puritanisme ne soit dans certains cas qu’un cache - superficialité. J’ai d’ailleurs cette mauvaise impression à propos de la morale religieuse vantée par Nicolas Sarkozy (ah ! la la ! le pauvre Président, moi aussi, même dans un billet non politique, je ne peux m’empêcher de tomber dessus) : si on ne peut s’en remettre qu’à Dieu, à ses commandements écrits, et à ses porte-parole terrestres pour distinguer le Bien et le Mal, cela revient à nier toute la part du doute, alors que la morale peut aussi être le fruit de la réflexion, qui la renforce. Le modèle de société anglo-saxon a un peu trop tendance à voir selon moi la morale divine comme la seule alternative au cynisme terrestre. Revenons-en à Next, où j’ai mis en évidence qu’on nous faisait baigner dans une version moderne de la dualité mère - putain (caractéristique des sociétés patriarcales). Aux Etats-Unis, un des exemples type de cette prégnance des deux modèles, c’est Britney Spears et ses deux faces : l’une, dans sa jeunesse, clamant sa virginité, et l’autre avec tous ses excès trash des dernières années. Britney Spears est vraiment une Américaine typique pour moi.
Je pense d'ailleurs que la France évolue irrémédiablement vers ce modèle mondial. En amour, les Français, actuellement, n’ont pas forcément de références aussi fortes à suivre. Alors, certes, cette absence de certitudes est la porte ouverte à toutes les attitudes cyniques, désabusées, irrespectueuses possibles. Cela est à l'origine de parcours douloureux ou les méfiances succédent aux échecs. Mais, cela permet aussi une vraie richesse dans la manière de voir les relations, et dans un des pays qui selon moi cultive le plus l’originalité, cela laisse quelquefois le champ à de vraies surprises, qui peuvent être bonnes.
Je crois d’ailleurs que le format de speed dating de Next convient sans doute moins aux Français qu’aux Américains, ou le schéma des rendez-vous successifs (les dates) est plus répandu, là où dans l’Hexagone, on va boire un verre, et advienne que pourra.
Pour conclure, je dirais que comme dans toute comparaison entre les mentalités d’un pays et de l’autre, il ne faut pas prendre cela comme des généralités, mais une impression moyenne. On peut rencontrer beaucoup de Français dynamiques, et d’Américains cultivés, et finalement, chacun a une part de superficialité, de profondeur, de positivité et de méfiance en nous selon un dosage qui lui est propre. En tout cas, j’espère avoir prouvé qu’à partir d’une émission superficielle et plutôt fun, on peut faire un billet plus profond et intéressant.