Je vais évoquer dans mon blog un sujet qui est repris dans tous les médias depuis un mois. Pourtant, la redondance sur certains sujets n'est pas toujours très heureuse, mais justement je voudrais un peu titiller la bulle médiatique.
J'ai lu dans mon mensuel de cinéma, Première, que le film de Rachid Bouchareb a eu du mal à se monter, les financements arrivant au compte-goutte, surtout de la part des gros producteurs français. Finalement, le film, soutenu par son acteur star Jamel Debouzze, a pu sortir en aggrégant de multiples sponsors, dont le Royaume du Maroc, avec une touche finale liée à Jean-Pierre Raffarin. Est-ce que ces difficultés signifient que les sphères de pouvoir dans le cinéma ont voulu étouffer l'histoire ? Je pense surtout qu'on touche là aux dérives commerciales de la production française. Pour un même coût, on préfère pour des questions de profit, produire un film aux ressorts comiques maintes fois usés réunissant des stars montantes du petit écran à élaborer un film historique, soigné et original.
On ne peut donc que se féliciter que Indigènes puisse finalement avoir été montré sur les écrans. Mais, faut-t-il pour autant tomber dans l'excès inverse : passer d'une histoire qui faillit être abandonnée faute de soutiens suffisants à un objet cinématographique porté aux nues dans un consensus général ?
Le numéro de Première de septembre contient donc un gros dossier sur le film "Indigènes", avec une interview du réalisateur et des acteurs du film. Celle-ci est très orientée sur la portée du message délivré par le film. Les journalistes, par leurs questions, et les acteurs du film, affirment que ce long métrage montre une page injustement oubliée par l?Histoire, et que cette reconnaissance de l'histoire française partagées et des sacrifices mal récompensées par les grands-pères est nécessaire pour panser les blessures des petits fils dans la société française actuelle. En bref, ce film est une révolution. Et, ce message est martelé à travers tous les médias, d?articles en plateaux par Jamel et ses camarades ( j'utilise cette locution dans ma phrase à dessein, car, toujours, pour des raisons de fonctionnement du monde des médias, c?est en général le meilleur client télévisuel qui a le plus souvent la parole. On assiste à un phénomène typique d?emballement médiatique : d'un média à l'autre, on en parle beaucoup, et en général de la même manière. Je comprends qu?il y ait une logique : si une chaîne concurrente en a bien parlé, l?autre chaîne se doit de ne pas rester de côté sur ce point (l?absence de traitement du sujet serait l?anomalie), d?autant plus que le vaste champ de thématiques couvert par Indigènes permet de toucher à différents types d?émission. Et, au-delà des journalistes, divers gens pour qui le monde médiatique est important, en particulier les hommes politiques, se sentent obligés de donner leur avis ( forcément positif ) sur le film. Je citerai l?exemple de Jean-Marc Ayraut, le président du groupe socialiste à l?Assemblée Nationale, dans l'émission Le Contrat animée par David Pujadas, dont j?ai apprécié par ailleurs au cours de ce débat le caractère mesuré, responsable et simple. Pour en revenir au sujet de ce billet, le maire de Nantes s?est donc senti obligé de dire qu?il avait vu et apprécié Indigènes deux jours plus tôt et qu?il avait donc voté des deux mains la proposition du gouvernement visant à rééquilibrer les pensions des soldats des ex-colonies avec celles des vétérans français de la Seconde Guerre Mondiale.
Cette augmentation substantielle et égalitaire des pensions des combattants des ex-colonies sous le drapeau français lors de la Seconde Guerre Mondiale était la revendication concrète accompagnant le film, qui se présentait au-delà comme une révolution de la pensée. Je ne nie pas l'importance et l'utilité de ce film historique, mais je trouve exagéré de parler de révolution. Je n'ai pas l'impression que dans l'écriture de l'histoire jusqu'alors, il y ait eu une volonté manifeste de cacher le rôle des soldats des colonies. Certains glosent sur 'à peine une ligne dans les livres d'histoire', mais il ne faut pas oublier que la Seconde Guerre Mondiale est riche en faits et combats divers, et donc un livre d'histoire ne peut qu'effleurer tous les événements de guerre. C'est bien parce que les approfondissements sont toujours possibles que le métier d'historien existe. Donc, je n'adhère pas à la thèse d'une histoire cachée, mais je dirais que oui ce film permet de rafraîchir plus ou moins un épisode méconnu de la Libération. C'est tout l'intérêt d'un film historique.
L'idée selon laquelle la non reconnaissance à leur juste valeur du sacrifice pour la France de leurs grands-pères expliquerait les fractures qu?il peut y avoir dans la société française actuelle avec les immigrés de la deuxième ou troisième génération me paraît très réductrice. A mon humble avis, les émeutes de banlieue ont bien d'autres raisons plus importantes, et plus actuelles. Et, les problèmes sont plus à résoudre au présent et au futur qu'à appréhender sous l'unique angle du passé, qu'il est impossible de pacifier totalement.
Cela dit, je ne veux pas donner l'air de critiquer tous les discours de Rachid Bouchareb et ses acteurs - bien souvent amorcés par des questions des journalistes à réponse évidente - : certains sont très beaux et ou pertinents : l'idée qu'on a partagé le même drapeau avec les colonisés lors de cette guerre, et qu'à partir du moment où on a tous la même nationalité et qu?on éprouve une certaine fierté d'appartenir à notre pays, il n y a pas de ?Français 'plus Français' que d'autres.
Je veux juste un peu tempérer l'emballement médiatique (comme il me semble cela a été un peu analysé à Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann)
Bien que je confesse ici une certaine overdose d'entendre parler à longueur de médias de « la sortie événement du film Indigènes », je ne me suis pas fermé la porte pour aller le voir. On ne peut pas dire qu'en cette période, il y eut de films beaucoup plus intéressants à l?affiche, et avoir vu le film permet d'enrichir l'avis que je peux avoir sur les commentaires faits sur icelui. En outre, j'apprécie assez le genre 'film historique'. Un film de guerre est en général l'occasion d'avoir un film humain, car les personnages sont des hommes dont la vie est sous une épée de Damoclès, et un tel contexte donc une occasion de révéler des caractéres et l'essence de l'humanité de chacun. Les critiques parlaient justement de personnages attachants.
Donc, un beau dimanche matin, je suis allé en salle obscure voir le film de Rachid Bouchareb. Je ne regrette pas de l'avoir vu. Mais, il est évident qu?on peut y relever des imperfections. Si on compare à une référence du film de guerre, comme Il faut sauver le Soldat Ryan, Indigènes apparaît moins bien. Ce ne sont pas non plus les mêmes moyens, c'est évident. Par rapport à d?autres films, les scènes de combat dans Indigènes sont moins grandioses et moins nombreuses : outre l'épisode du Monte Cassino, l'essentiel des scènes d?action se passe à la fin dans le village alsacien aux pieds des Vosges. Néanmoins, comme je l'ai dit plus haut, un bon film de guerre ne se résume pas à des scènes de bravoure. En ce qui concerne les dialogues, je trouve que parfois ils auraient pu sonner mieux (même si je ne nie pas le travail accompli), plus forts ou et intelligents. J'ai en tête la scène intimiste entre le soldat Messaoud (joué par Roschdy Zem) et la Marseillaise : ce n'est peut-être pas un bon exemple, car les faiblesses du dialogue peuvent s'expliquer par les problèmes de langue entre les deux personnages, mais il est certain que j'ai vu d'autres scènes de "repos du guerrier" bien plus réussies dans l'émotion (cette histoire d'amour dans Indigènes décolle surtout à travers les scènes traitant des correspondances "perdues"). D'une manière générale, on a parfois l'impression que les dialogues se résument parfois à l'échange de quelques phrases, plutôt banales, en comparaison par exemple des confessions du capitaine professeur de littérature dans le civil à ses hommes dans Il faut sauver le soldat Ryan. Bref, les discours dans Indigènes ne permettent pas assez de faire apparaître de la subtilité et des nuances dans la réflexion autour de cette thématique de la guerre. Cela dit, les cinq personnages principaux sont bien caractérisés, très différents les uns des autres, et réellement attachants à travers leurs combats respectifs. Et, je citerais pour faire un contrepoint à mes premières critiques une courte scène qui m'a plu : celle qui se passe dans un village de la vallée du Rhône, avec Saïd (joué par Jamel Debouzze) qui à la culture, avec le caporal Abdelkadder (joué par Sami Bouajila) convaincu de l'importance de la lecture pour progresser, préfére finalement le service, avec le rasage du sergent Martinez(joué par Bernard Blancan). Le personnage d'Abdelkadder est sans nul doute le plus intéressant du film, car on suit à travers cette campagne son questionnement que la liberté, l'honneur et la justice. C'est en quelque sorte le personnage témoin de l'évolution du rapport entre la métropole et l'Algérie. Dans cette description à charge du traitement des soldats venus d'Afrique par les autorités militaires françaises, il importe, je crois, de distinguer ce qui tient de la condescendance des métropolitains pour les colonisés (statistiques défavorables d'avancement pour les soldats non métropolitains) de ce qui tient de l'oppression du soldat de base par une hiérarchie plus protégée, qui, elle, ne fait aucune différence entre les peuples (grands discours non suivis des faits par les généraux)
En tout cas, ce film permet de retracer le parcours des troupes qui ont libéré l'Europe du joug nazi à partir d'Afrique : Italie, Golfe du Lion, Marseille, Vallée du Rhône, Vosges, Alsace... (en parallèle de l'offensive alliée débarquée en Normandie) Etant originaire de cette région montagneuse et forestière des Vosges, cela m'intéresse de suivre la libération de ma belle contrée. Je ne sais pas si les scènes en question ont été tournées dans les Vosges. Je ne le crois pas. D'ailleurs, lors de la traversée de la crête enneigée, le paysage ne ressemble pas trop aux ballons des Vosges : il semble plus haut, plus escarpé et plus rocheux (Alpes ou Atlas peut-être...) Par ailleurs, j'aimerais savoir la part de vrai dans cet épisode du film de Bouchareb retraçant l'avancée des troupes de goums en tête de pont vers l'Alsace à travers un nombre limité de soldats. Car, déjà peu nombreux au départ, la troupe est réduite dans un bopis à quatre hommes valides (plus le sergent Martinez à transporter comme blessé), et pourtant, ils avancent en territoire hostile, franchissent les sommets des Vosges, et se retrouvent dans un village alasacien au pied de la montagne, ce qui représente au moins 20 km. Ceci ressemble plus à une aventure hasardeuse qu'à une opération militaire. Je ne sais pas si vous avez plus d'éléments là-dessus (je serais curieux de vous lire, chers lecteurs. Hi ! Hi !), mais il me semble que l'épisode du film à protagonistes réduits est plus à prendre comme uen métaphore d'événements réels.
L'épilogue du film concerne le destin d'un de ces petits vétérans, bien moins mordant que dans sa jeunesse, perdu dans l'anonymat d'une foule alsacienne moderne, la froideur de sa petite chambre et la tristesse de ses souvenirs. Cela se conclut par un texte dénoncant l'inégalité de traitement entre les vétérans français de la Seconde Guerre Mondiale, et leurs homolgues originaires ex-colonies, à travers le gel de leurs pensions. J'ai voulu en savoir plus sur ce terme de cristallisation (joli) des pensions. En fait, après la Victoire de 1945, les pensions restèrent égales entre tous les anciens combattants sous le drapeau franaçais pendant une quinzaine d'années. Cependant, des aspirations légitimes à la liberté et à l'autodétermination se firent de plus en plus forte dans les peuples du territoire colonial français. La colonisation était un système ni valable ni viable à terme dans un rapport sain entre peuples. Divers pays d'Asie et d'Afrique prirent tour à tour leur indépendance. La France décida de geler, c'est-à-dire de ne plus revaloriser du tout le montant des pensions des vétérans originaires de ces nouveaux pays. Avec l'inflation, le nouveau franc et autres mécanismes économiques et ajustements législatifs, les pensions des vétérans restés français augmentèrent progressivement en 30 ans, laissant loin derrière les pensions de leurs camarades de guerre des pays des ex-colonies. Sous le gouvernement Jospin, une loi visa à indexer les valeurs des pensions sur le coût de la vie des différents pays. Et, enfin, suite au film, le Président Chirac décida que les pensions seraient désormais toutes égales, liées seulement au mérite du soldat, et non plus à son pays d'origine. Le gel des pensions ne me paraît pas illogique suite aux aigreurs françaises de la décolonisation. Mais, ensuite, à partir du moment où - heureusement - les blessures s'estompent et les esprits des deux côtés sont plus pacifiés, et qu'on reconnaît le monde dans la diversité de ses états souverains, il est encore plus logique de traiter chacun selon sa participation à la Libération, son mérite indépendemment de sa nationalité. En bref, on en revient toujours à l'idée qu'il faut bien connaître son histoire, mais aussi être capable de dépasser son passé (qui par définition n'a jamais été parfait et sans guerres et injustice) pour essayer de bâtir la paix au présent et au futur....
Donc, pour moi, si Indigènes n'est pas "le film superbe qui change tout" qu'on nous vend, je suis satisfait qu'il existe et du point de vue strictement cinématographique, je le mettrais dans les 10 meilleurs films français de l'année.
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